Romancier, critique littéraire, essayiste André Brincourt est l'auteur d'une vingtaine d'ouvrages dont un livre de souvenirs :
MESSAGERS DE LA NUIT
Roger Martin du Gard Saint-John Perse André Malraux
Avec ces trois écrivains ," dissemblables dans leur nature d'hommes et d'écrivains", André Brincourt a entretenu une proximité amicale durant les dix dernières années qui ont précédé leur mort. Déjà, quelques notes sur RMG avaient été publiées dans l' Hommage à l'écrivain des " Thibault " (Figaro Littéraire, 30 août 1958).
Au printemps 1953, dans un petit appartement de Cimiez
" Roger Martin du Gard ouvre lui-même sa porte et m'introduit dans cette petite pièce impersonnelle attenante à son bureau où se trouve installée une étrange " table de travail " (fabriquée par ses soins car il avoue un talent de bricoleur) qui, avec tout un jeu de coulisses et de charnières, lui permet d'écrire dans une position confortable ou, pour mieux dire, à cause de ses rhumatismes, dans des postions supportables. [...] A peine installés, nous parlons de la mort " .
________________
Après chaque entrevue avec RMG, André Brincourt a rédigé les notes et retranscrit les conversations qui réunies composent la première partie des Messagers de la nuit publiés chez Grasset en 1995.
" C'est au début des années 50 que je rencontrai pour la première fois RMG : grâce au père AugustinValensin, cet éminent jésuite auréolé de ses fameuses complicités intellectuelles (de Bergson à Valéry, de Teilhard de Chardin à Gide) [...] Un accord était passé entre les deux amis de respecter les convictions religieuses , aussi profondes que contraires. Ce qui n'empêchait pasle père Valensin d'avoir une fois pour toute canonisé RMG. " C'est un Saint" [...] Avec Marie Rougier, le père partageait donc ce rare privilège : une amitié ouverte avec l'homme le plus fermé " .
31 mars 1953
" RMG est amusé par cette histoire. Il l'est moins lorsque je lui assure que Jean Barois a beaucoup contribué, à l'époque, à me faire perdre la foi. Je suis un peu surpris de sa réaction : - Désolé, dit-il, avec un bon sourire. Et, tout aussitôt : - Savez-vous que, au contraire, certains ont retrouvé la foi à cause de ce livre. Le simple fait d'éveiller les problèmes " .
La mort du père
" Si la mort fut toujours un sujet privilégié dans nos entretiens, ce n'est certes pas parce que, chez RMG, l'obsession était nouvelle [...] la cause première en était l'exemple que lui avait donné André Gide [...] Gide ou le bon exemple ? Il n'y avait que RMG pour, quarante ans durant, en avoir vérifié le double sens " .
Fin mars 1957
" J'étais allongé sur le lit de RMG. Tout se mit à tourbillonner autour de moi. Je devenais un cas. Le docteur M. appelé en consultation par Pons préconisait une hospitalisation et une intervention chirurgicale. RMG n'avait qu'une préoccupation : m'empêcher de souffrir [...] Avec la complicité de RMG on organisa ma fuite [...] Récupéré à Orly par mon frère, je l'entendis me dire : " tu as été sauvé par le docteur Antoine Thibault. " [...] Cette consultation dans l'appartement de Cimiez devait, par la suite, servir de référence à nos rendez-vous " .
Noël 1957
" L'allée du bréviaire avec ses arbres majestueux pour la promenade de réflexion ou la lecture en marche, le banc des philosophes, le temple d'amour à mi-chemin du parc avec la collection complète de la NRF [...] cette magie entretenue des lieux, avec le silence et le repect d'autrui ".
" Nous étions convenus d'un séjour au Tertre (propriété de RMG à Bellême dans l'Orne) durant l'été. Eté fatal. [...] Qu'on ne rate pas la rencontre du Terte. Elle le fut. Et pour cause " .
Un mort en mouvement
" Mille neuf cent cinquante huit, l'année où RMG ne va plus donner de rendez-vous [...] Loin de tous les "tripatouillages" tant redoutés, la Providence ne fut pas rancunière ! Rendons-en grâce à l'Association des Amis, et, contre vents et marées, au remarquable travail accompli, par ceux qui ont su établir et protéger tous les posthumes ( André Daspre pour Maumort, MauriceRieuneau pour La Correspondance générale, Claude Sicard pour Le Journal, sans oublier la vigilance de Jean Delay, le bourdonnement silencieux de Marie Rougier, et la dévotion de tous les autres " .
" - Cher André, il faut apprendre à tisonner les braises. C'est le sort de l'écrivain. Vous verrez : on se brûle un peu, mais le feu finit par prendre " .
Il est prévu de réunir les communications de la Journée d'études (Université de Lausanne - 22 mai 2008) " Roger Martin du Gard et la Grande Guerre" dans le prochain volume des Cahiers RMG.
Aperçu de la table des matières :
Hélène Baty-Delalande : L'outrance contre l'emportement : l'écriture romanesque de la Grande Guerre chez RMG
Angels Santa : Evolution de Mme de Fontanin pendant la guerre
Charlotte Andrieux : Les Carnets de Guerre de RMG : le vécu et le regard d'un artiste
Jean-François Massol : " Je ne suis qu'un camionneur épouvanté de ce qu'il voit ", lettres de la Grande Guerre de RMG
Bernard Viret : Les écrivains suisses et la Grande Guerre
Jean Kaempfer : Romans français récents sur la Grande Guerre
Lettre d'André Daspre à propos de la publication du Lieutenant-colonel de Maumort
Pour mener à bien ce projet il s'avère nécessaire de trouver rapidement des ressources financières complémentaires (approximativement 3 000 €). Le Conseil d'administration de l'Association des Amis de RMG a donc décidé de lancer une souscription exceptionnelle.
Si vous souhaitez soutenir la publication des Cahiers RMG VIII merci d'adresser un chèque au nom de l'Association des Amis de RMG à :
M. Claude Soubeyran - Trésorier Allée des Terrasses - Bâtiment H 69570 Dardilly
Comme le faisait remarquer M. André Daspre dans l'adresse " au lecteur " du premier volume : voilà désormais une publication de qualité dont le sérieux, l'utilité et l'intérêt ne sont plus à démontrer.
Le bilan des commémorations du cinquantenaire de la mort de RMG qui ont eu lieu au Tertre, Sancergues-La Charité sur Loire, Clermont de l’Oise et Alençon.
Une lettre inédite de RMG à Henri Jeanson, 7 février 1952.
La présentation de six ouvrages récents sur et autour de RMG.
Des brèves et informations sur l’actualité de notre auteur.
Le projet d’édition d’un huitième Cahiers RMG pour publier les actes de la Journée d’étude de Lausanne - Martin du Gard et la Grande Guerre - sur lequel je reviendrai.
(Sancergues - Château d'Augy)
(1) : A cette occasion un nouveau conseil d’administrationa été élu à l’unanimité : Charlotte Andrieux, Hélène Baty-Delalande, André Daspre, Jean-François Massol , Angels Santa, Claude Soubeyrand, Alain Tassel , Bernard Viret.
Charlotte Andrieux présentera les " Carnets de guerre ", suivis de la projection du film de Laszlo Horvath " Un homme dans la guerre ", d'après les photos prises par RMG en 14-18, commentaires et lectures de Jean-Claude Berutti, Claude Sicard et Peter Nim (durée 50').
L'Association Etudes Jean-Richard Bloch dispose d'un site dont le but est de faire connaître l'oeuvre, la pensée et la personnalité de cet auteur, ami de RMG depuis le peloton des dispensés (1903).
La vingt-troisième Lettre de l'Association des Amis de Roger Martin du Gard est attendue pour la fin du mois. Son sommaire promet d'être particulièrement riche ! Pour être sûr de la recevoir et rejoindre les Amis cliquez ici.
Les anciens numéros sont toujours consultables dans la rubrique Archives.
Dans son dernier catalogue la Librairie Auguste Blaizot (Paris VIIIème) propose pour 7.000 euros cet exemplaire de Vieille France :
MARTIN DU GARD (Roger). Vieille France. Lithographies originales de Théo van Elsen. Paris, Les Bibliophiles Franco-Suisses, 1935.
In-4, maroquin chaudron, plats ornés d'un jeu de listels à froid disposés à sens contraire selon un damier, dos à quatre doubles nerfs; larges encadrements intérieurs, doublures et gardes d'ottoman, tranches dorées sur témoins, couverture imprimée. Etui (Cretté).
Jamais réunies en volume, les lettres échangées entre Roger Martin du Gard et Jean-Richard Bloch furent publiées par la revue Europe de septembre 1963 à mars-avril 1965, n°413 au n°431-432.
L'Association Etudes Jean-Richard Bloch donne un article de Jean Albertini sur cette correspondance qui débute quelques cinq ans avant la première guerre mondiale pour s'achever au lendemain de la seconde.
Non pour rappeler le positionnement dans la sphère littéraire et politique de l'entre deux guerres de la revue fondée en 1923 par Romain Rolland mais pour signaler qu'un DVD rassemble l'intégralité des numéros d'Europe, de sa création jusqu'en 2000.
Le Magazine Littéraire de mai consacre son dossier à Stefan Zweig dont une nouvelle inédite, Le Voyage dans le passé, a été publiée par Grasset en octobre 2008. L'article de Jacques Le Ridier "L'Europe, sa ferveur puis son tourment " est illustré (p. 61) par une photo :
A Nice, janvier 1936, avec Roger Martin du Gard (assis), Jules Romains et leurs épouses.
Dans l' " Hommage à Roger Martin du Gard " (NRF - 1958) l'auteur des Hommes de bonne volonté évoque cette rencontre : " Une de nos heureuses fortunes de cette fin d'hiver fut un séjour à Nice de Stefan Zweig, qui était mon ami depuis un quart de siècle. Je les fis se rencontrer, Roger Martin du Gard et lui. Ils se plurent, constatèrent vite qu'ils avaient sur bien des points les mêmes goûts, ou les mêmes dégoûts [...]
Roger Martin du Gard n'a pas manqué de consigner cet événement dans son Journal (J.II, p. 1168) . " Fait la connaissance de Stefan Zweig, qui est à Nice. [...] Nous l'avons vu chez Jules Romains. Puis j'ai été le voir à son hôtel, sur la Promenade [...] il est en pleine transformation intérieure [...] Il vit en nomade [...] Sa voix devient rauque et basse dès qu'il parle de l'Allemagne et d'Hitler. C'était sa patrie. Il en est chassé, banni. On a brûlé ses livres." 26 janvier 1936.
On recense, dans la Correspondance Générale, 21 lettres adressées à Stefan Zweig par Roger Martin du Gard toutes teintées d'admiration, de confiance et de sympathie :
CG VI
3 mars 1933 6 avril 1933 23 janvier 1936 27 janvier 1936 (fin) mai 1936 2 décembre 1936 19 décembre 1936
CG VII
25 février 1937 8 avril 1937 16 avril 1937 12 mai 1937 (juillet1937) 3 août 1937 (début décembre 1937) 8 février 1938 18 février 1938 4 septembre 1938 8 février 1939 2 décembre 1938
Peu connues, Fabrice Picandet créateur et animateur du blog E-Gide m’a communiqué les pages consacrées à Roger martin du Gard par André Maurois dans « Grands écrivains du demi-siècle ». Qu’il en soit ici remercié.
Dans ces études écrites en 1941 pour un cours destiné à des étudiants américainsAndré Maurois entend aborder deux groupes d’écrivains :
Pour les amateurs qui les découvriraient ou les spécialistes qui les auraient oubliés je me propose de donner l'intégralité des quatre chapitres consacrés à Roger Martin du Gard par l'Académicien :
I LA VIE ET L'OEUVRE
II JEAN BAROIS
III LES THIBAULT
IV LA PHILOSOPHIE
[Afin de faciliter la lecture, il convient d'ouvrir les images dans une nouvel onglet].
Naissance au domicile de Prosper et Adrienne Martin du Gard, ses grands-parents paternels, de Roger-Paul-Prosper-Amédée Martin du Gard, 69 boulevard Bineau à Neuilly-sur-Seine. Ses parents, Paul Martin du Gard et Madeleine Wimy, mariés en avril de l'année précédente auront un deuxième fils, Marcel, en 1884.
Roger Martin du Gard enfant. Huile sur toile de G. Griveau reproduite dans le catalogue de l'exposition présentée à la Bibliothèque Nationale en 1981 pour le centenaire de sa naissance.
Neuf jours après avoir obtenu son diplôme d’archiviste-paléographe, Roger Martin du Gard épouse Hélène Foucault le 19 février 1906. La cérémonie religieuse fut célébrée à l’église Saint-Augustin, non loin du 23 rue du Général Foy où est aujourd’hui encore implanté le Lycée Fénelon.
De retour d’un long voyage de noces en Afrique du Nord, le couple se met en quête d’un logement parisien. […] nous avons découvert, apprécié, marchandé, et loué un très avantageux local sis 1 rue du Printemps […] Notre appartement fait le coin de la rue du Printemps et de la rue de Tocqueville. ( Lettre à Gustave Valmont du 18 juillet 1906. Journal T.I, p. 195-196).
En fait les Roger Martin du Gard ne l'occuperont qu'à partir du mois d'octobre comme nous l'apprend la lettre adressée à Marcel de Coppet le 5 : [...] Nous serons à Paris le 22 octobre, et je compte prendre un grand mois pour nous installer. (Journal T.I, p. 201).
Quelques cent trois années plus tard, l'immeuble est toujours visible et la rue du Printemps (XVIIè) continue de réunir dans une parfaite perpendicularité le boulevard Péreire Sud à la rue de Tocqueville.
Outre l'historique de la revue et la présentation des auteurs sur le site Le Centenaire (1909-2009) La Nouvelle Revue Française, dont la version définitive sera prochainement mise en ligne, sont annoncés les manifestations, expositions et colloques organisés pour célébrer cet anniversaire.
" Quand ces lignes paraîtront, plus de trois années se seront écoulées depuis la mort de Roger Martin du Gard, survenue le 23 août 1958 dans sa propriété du Tertre, à Bellême. Prolonger davantage le silence gardé jusqu'à présent sur sa personne par l'organe de la communauté chartiste aurait quelque chose d'insolite qui ressemblerait à de l'inconscience. Ce serait en même temps une ingratitude. On en jugera par ce qui suit.
En 1957, Roger Martin du Gard offrait à l'École des chartes les deux élégants volumes de la Bibliothèque de la Pléiade qui contiennent ses Œuvres complètes.
Sur le feuillet de garde, il avait écrit ceci : « A la bibliothèque de l'École des Chartes, je demande d'accueillir — fût-ce dans son « Enfer » — ces deux petits volumes d'une œuvre évidemment très profane... J'aimerais pouvoir penser que, de temps à autre, l'un de mes jeunes successeurs (au hasard de ses découvertes dans ces rayons auxquels je dois tant d'heures enrichissantes de ma jeunesse) aura l'occasion de lire les pages XLVII, XLVIII et XLIX de mes Souvenirs, — bref témoignage de l'attachement plein de gratitude que j'ai toujours porté, très fidèlement, à notre École. Un chartiste « qui n'a pas bien tourné » Roger Martin du Gard Janvier 57 »
[Et en note :] « Aurais-je pu écrire La Gonfle [II, p. 1164], si je n'avais pas eu la chance de suivre les leçons de Gaston Paris (sic) et le cours savoureux de Paul Mayer (sic)? »
En effet, p. XLVII-XLIX des Souvenirs, notre illustre confrère raconte comment, après un échec à la licence en juillet 1900, il avait « cédé à une tentation subite » et passé ses quatre mois de vacances à travailler « d'arrache-pied » pour se mettre en état de passer en octobre le concours d'entrée à l'École des Chartes. (Vérification faite c'est par arrêté du novembre 1900 que Roger Martin du Gard été nommé élève de l'Ecole des Chartes et non en 1899 comme le laisse entendre l'index chronologique placé en tête de ses oeuvres complètes XXXIII). Après avoir rendu grâces à l'École de lui avoir donné le sens et le goût de l'histoire, il ajoute :
«En outre...,j 'y ai été soumis à une certaine méthode de travail, à une certaine discipline intellectuelle et morale, qui me sont devenues une seconde nature. J'ai appris, non seulement à respecter, mais à considérer comme indispensable, pour accomplir une œuvre digne de confiance et d'estime, la rigueur qu'appliquaient à leurs recherches ces historiens impartiaux, qui ne se seraient pas permis la plus petite affirmation sans s'être livrés au préalable à une documentation méticuleuse. Je ne m'étais jamais intéressé aux sciences, je n'avais jamais approché de savants ; ce sont les maîtres que j'ai fréquentés aux Chartes qui m'ont révélé ce que sont, chez un chercheur scrupuleux, la conscience scientifique et les exigences de l'honneur professionnel... Un tel contact m'a pour toujours marqué. Je dois à leur exemple de m'être perpétuellement défié des besognes impromptues. Par un fétichisme peut- être excessif de l'exactitude..., avant d'entreprendre un nouveau livre, je me suis toujours astreint à rassembler le plus de renseignements possible, à accumuler notes et fiches, afin de réduire au minimum les risques d'erreur et de me prémunir contre les entraînements de l'improvisation. Le soin maniaque avec lequel j'ai préparé certains de mes romans, ou du moins certaines de leurs parties, n'est pas, toutes proportions gardées, sans rappeler l'application du chartiste aux prises avec un ouvrage d'érudition... »
Ces lignes valaient, croyons-nous, la peine d'être transcrites, encore que, cédant au penchant de sa nature qui le portait toujours à se reconnaître débiteur envers autrui, Roger Martin du Gard ait peut-être exagéré l'importance de sa dette et conviendrait-il davantage de parler de dispositions naturelles dont l'atmosphère chartiste permit au jeune étudiant de prendre mieux conscience et favorisa l'épanouissement. Toujours est-il que la confidence est celle d'un orfèvre, et d'un orfèvre qui prenait sa tâche au sérieux. La preuve en est administrée par la très consciencieuse, très complète et très technique monographie qu'il dédia en 1909 à son maître, Eugène Lefèvre-Pontalis, en témoignage de sa respectueuse gratitude, L'abbaye de Jumièges... Étude archéologique des ruines. Enrichie de 22 planches hors texte et de 50 photographies, elle est l'œuvre à la fois d'un archéologue averti et d'un homme de goût, sensible aux évocations du passé et à la poésie des choses. C'était, probablement quelque peu remaniée, la thèse qui lui avait valu en 1906 le diplôme d'archiviste paléographe. Les moyens que sa situation de fils de famille mettait à sa disposition lui avaient permis d'entreprendre une campagne de fouilles et de retrouver en plusieurs endroits « les fondations des parties disparues des églises et des bâtiments claustraux ».
II ne nous appartient pas de retracer les étapes d'une carrière littéraire couronnée par la plus haute récompense aujourd'hui imaginable. Dans les années qui ont précédé la mort de Roger Martin du Gard, le signataire de ces lignes avait suggéré qu'une démarche fût faite auprès de lui pour qu'il voulût bien accepter la présidence de notre Société. La notoriété de l'écrivain, la qualité de son comportement, l'humanité de son œuvre l'auraient ennoblie, comme elles honorent, quelque différentes que puissent être leurs options devant les problèmes essentiels, tous ceux que le lauréat du prix Nobel regardait comme ses confrères. " G. T.
«Je rigole, mon cher Mauriac, lui écrit Roger Martin du Gard, je rigole quand on fait de vous un écrivain du catholicisme. Il n'y a pas d'œuvre d'incrédule ou d'athée où le péché soit plus exalté. Ce sont des livres à damner les saints (…) Il crève les yeux, que vos tableaux sont peints avec une frénésie, une complaisance, une évidente et charmante tendresse.»
" Le bruit s'était répandu que l'auteur de Barois avait fait une farce paysanne et il y avait là vingt personnes [...] Au dernier moment parut Gide [...] Vraiment c'est tout à fait extraordinaire. C'est à n'y rien comprendre ! Le père Leleu, après Jean Barois c'est exceptionnel ! Après ça, je vous crois capable de n'importe quoi !... n'importe quoi. " (Journal I, p. 1038).
La répétition générale eut lieu le 6 février 1914 suivie de la première au Vieux-Colombier le 7. " Oui, vraiment un gros petit succès. Et depuis, ça marche bien. On rit beaucoup, on applaudit ferme. " (Lettre à Marcel de Coppet, 11 février 1914. Journal I, p. 458).
Sans Charles Dullin ni Madame Barbieri,Le Testament du Père Leleu est repris du 18 au 21 mars (20h00) au Théâtre de l'Iris de Villeurbanne par la Compagnie de l'Iris.
Dans Le Temps du 13 juin 1942, Robert Kemp consacre un long article à la publication du Théâtre de Gide (Saül, Le Roi Candaule, Oedipe, Perséphone, Le Treizième arbre) aux Editions de la NRF *.
Le critique voit un lien de parenté entre le Saül de Gide, écrit en 1896, et Un Taciturne de Roger Martin du Gard.
[...] A moins d'une erreur grossière de ma part, le Saül de Gide est le frère aîné du Taciturne de son ami M. Roger Martin du Gard. Vous vous souvenez de cette comédie très particulière que beaucoup de spectateurs trouvèrent fâcheuse et qui déchaîna les foudres de M. Paul Claudel. ? Il s'agissait d'un monsieur fort raisonnable jusqu'à sa maturité, d'un puritain, d'un chaste, qui, découvrant sur le tard en lui des tendances qui l'épouvantent, ne peut plus contempler son coeur et sa pensée sans dégoût, et se donne la mort pour rester normal... [...]
Quelles sont ces foudres de M. Paul Claudel ? Alors qu'Alain Jouvet allait monter L'Annonce faite à Marie, il reçoit de ce dernier une lettre partiellement citée dans la Correspondance Jacques Copeau-Roger Martin du Gard (15 novembre 31, t. II, p. 509) : " Puisque vous éprouvez tant de satisfaction à consacrer votre art à l'immonde écrivain dont je ne veux même pas me rappeler le nom, je pense que vous n'en n'auriez aucune à monter L'Annonce faite à Marie. Je vous conseille donc de demander à M. Fouilloux de vous dégager. Vous aurez ainsi plus de temps à consacrer à vos exhibitions pédérastiques. "
La réaction à cette charge de l'Ambassadeur de France à Washington il faut la chercher dans deux lettres à Jacques Copeau adressées par Roger Martin du Gard les 5 et 8 décembre 1931 :
[...] Voilà ce que ton très chrétien ami Claudel a cru bon d'écrire à Jouvet. Je lui pardonne ses offenses, mais je t'avoue que j'en ai pleuré. Tout, tout me sépare de Claudel. Mais je l'estime, et le tiens pour pour l'un des plus grands d'aujourd'hui.[...] J'ai attendu que le crachat soit sec, et au premier coup de brosse, il n'en est rien resté... Après tout, un crachat de Claudel, c'est encore du Claudel ![...]
* L'article complet de Robert Kemp est reproduit dans le BAAG n°161 janvier 2009.
Fondée par André Gide, Jean Schlumberger, Jacques Copeau, Marcel Drouin, Henri Ghéon et André Ruytersle vrai premier numéro de la Nouvelle Revue Française voit le jour le 1er février 1909 : un siècle ! Pour qui veut suivre la création et les premiers pas de la jeune revue, comprendre ses choix esthétiques la somme d’Auguste Anglès « André Gide et le premier groupe de La Nouvelle Revue Française » publiée en trois volumes entre 1978 et 1986 fait autorité :
" La formation du groupe et les années d’apprentissage 1890-1910 "
" L’âge critique 1911-1912 "
" Une inquiète maturité 1913-1914 "
Considéré par ses pairs comme un des membres authentiques du premier groupe, Roger Martin du Gard qui ne collaborera jamais à la Revue, intègre la sphère en 1913 : « […] Alors j’ai écrit à Gallimard qui dirige avec Schlumberger les éditions de la Nouvelle Revue Française (couverture crème, encadrement noir et rouge) sous le haut patronage d’André Gide […] et c’est Schlumberger qui a reçu le manuscrit […] C’était la première fois que j’entendais mon bouquin résonner dans le cœur d’un type qui ne me connaît pas. Tu juges de ma joie. » Lettre à Pierre Margaritis, 3 juillet 1913. Journal I, p. 411-412.
Sur la page de présentation de la célèbre collection créée par Jacques Schiffrin en 1931 on peut y lire que :
" Gide, Malraux, Claudel, Montherlant, Saint-John Perse, J. Green, Yourcenar, Char, Gracq, lonesco et N. Sarraute sont les seuls auteurs à avoir vu leurs œuvres publiées dans la « Pléiade » de leur vivant. "
Cherchez l'erreur...!
[...] Autre complication : " la Pléiade " va publier mes oeuvres complètes en deux volumes pour Noël. Et la NRF me presse de mettre au point cette édition définitive. Camus a accepté de faire une Introduction. [...] Lettre à Marie Rougier, 17 janvier 1955. Journal III, p. 1050.
[...] Oeuvres complètes ! Cela a une résonance passablement sépulcrale et nécrologique ! Cela indique bien, en tout cas, que l'auteur est vidé, qu'il est déjà de l'autre côté du décor, et que c'est ainsi que son éditeur le considère. [...] Lettre à Marcel Martin du Gard, 18 juillet 1955.Journal III, p. 1056.
Publiée chez L'Harmattan, une biographie de Marcel de Coppet par Alain Couturier.
Le Gouverneur et son miroir Marcel de Coppet (1881-1968)
Quatrième de couverture :
Marcel de Coppet a été un Gouverneur de colonie original et controversé. A la croisée de l’action coloniale et de la vie intellectuelle et littéraire, proche de Gide et intime de Roger Martin du Gard, il apparaît à diverses reprises sous les projecteurs de l’Histoire. Connu pour ses luttes contre les abus coloniaux, instigateur du “Voyage au Congo” de Gide qui provoqua à l’époque un scandale, il fut également l’artisan de la politique du Front Populaire en Afrique noire, le témoin privilégié de la mainmise de Vichy sur Madagascar et un acteur de premier plan dans les péripéties de l’insurrection de la grande île en 1947. Mais derrière les rôles il y a un homme. C’est ce personnage secret, complexe et attachant que le présent ouvrage s’efforce d’évoquer.
Originaire de Savoie, Alain COUTURIER vit au Venezuela. Depuis plusieurs années il consacre l’essentiel de son temps à la recherche historique et à l’écriture (“La piste africaine” ; “Les saisons d’un pêcheur”, Publibook). Entre autres fonctions il a été Président de l’Alliance française du Venezuela, Président de la Fondation Jules Verne, Conseiller du Commerce Extérieur de la France, Membre fondateur et Vice-président de la Chambre de Commerce Franco-Vénézuelienne.
De la Nouvelle Revue Française, d'André Gide (beaucoup), de Roger Martin du Gard (un peu), de la création du comptoir d'édition Gallimard et du Vieux-Colombier Jean Schlumberger livre ses souvenirs pendant près d'une heure. Sous la forme d'une interview, filmée à son domicile parisien 78 rue d'Assas , ce document est archivé sur le site de l'Institut national de l'audiovisuel. Un extrait de 10 minutes est présenté gratuitement, l'intégralité de ce Portrait-Souvenir étant proposée en téléchargement payant.
Charlotte Andrieux, spécialiste de Roger Martin du Gard, me fait remarquer que l'acteur François Dunoyer qui joue le rôle de Jacques dans la première adaptation télévisuelle des Thibault est assez proche du modèle de RMG... Cette adaptation coréalisée par André Michel et Alain Bourdet fut diffusée en 6 épisodes de 90 minutes sur la première chaîne de l'ORTF entre décembre 1972 et janvier1973. Côté distribution, on notera les noms de Charles Vanel (Oscar Thibault), Philippe Rouleau (Antoine Thibault) et François Dunoyer (Jacques Thibault). Pour la nouvelle adaptation du roman-fleuve proposée par France 2 en 2003 et qui fit légitimement débat, je renvoie à l'entretien du réalisateur Jean-Daniel Verhaeghe dans La Lettre n°15 de l'Association des Amis de Roger Martin du Gard.
Pour visualiser ses personnages et les décrire avec précision, Roger Martin du Gard avait besoin du support de l'image. Il a constitué une collection de photographies de personnes réelles et de reproductions de portraits peints par des artistes qui lui ont servi de modèles pour les personnages des Thibault.
Collection Roger Martin du Gard, BNF, vol. XIII, fol. 11, 13 et 16.
Autour d'André Gide assis, de gauche à droite : Jean Schlumberger, Jacques Rivière et Roger Martin du Gard. 2ème Décade (14-24 août 1922) : Miroir de l'honneur ; culture de la fierté par la fiction.
Dans l’excellent Paul Desjardins et les Décades de Pontigny1, Jean Schlumberger conclut sa contribution2 par un portrait de Roger Martin du Gard qu’il me plaît de citer :
« Mon propos n’est pas d’établir, parmi les anciens de la N.R.F., un palmarès d’assiduité ni des certificats d’attachement à Pontigny ; je crois pourtant que sur deux plans, celui du zèle et celui du cœur, c’est bien à Roger Martin du Gard que serait revenu le prix d’excellence. (Bien qu’il ne fût pas en titre un des fondateurs de la revue et qu’il n’y ait même jamais collaboré, je le revendique comme un des membres authentiques du premier groupe.)
Dès sa première apparition à Pontigny, il avait posé en principe qu’il n’était pas un de ces intellectuels bien parlants, qui trouvent des choses ingénieuses à dire sur n’importe quoi. Il écouterait avec profit ces messieurs rivaliser d’érudition, de citations, d’entraînement aux subtilités philosophiques, mais on ne devrait pas compter sur lui pour prendre part à ces tournois ; il resterait un auditeur muet. Cette gageure il l’a tenue avec un entêtement granitique. D’autres que lui, que le ciel n’a pas doué de volubilité verbale, auraient eu le goût de partager son confortable silence, mais les conducteurs d’entretiens parvenaient toujours à les en débusquer, tandis que toutes les ruses, tous les pièges tendus ne son pas arrivés, en vingt ans, à tirer de Roger Martin du Gard fût-ce une exclamation. Or malgré ce mutisme de parade on peut, je crois, dire que personne n’a exercé plus de rayonnement dans les conversations privées, personne ne s’est plus intéressé aux jeunes, n’a plus encouragé les débutants.
L’immense correspondance qu’il a laissée montre non seulement la curiosité, mais les disponibilités de sympathie qu’il avait pour les êtres. Il a eu beau, pendant les dernières années, vivre dans la retraite, il ne désertait pas ses amitiés. Nous le savions, mais quand il a disparu, voici juste un an, chacun s’est aperçu avec étonnement combien le vide qui venait de s’ouvrir était plus large et profond qu’il ne s’y serait attendu, combien nous comptions instinctivement sur lui, sur ses conseils, combien par son œuvre dont les snobs prétendent qu’elle n’apporte plus rien, il aidait à maintenir la notion que la littérature est quelque chose en soi, quelque chose qui se continue, qui dure, et non pas, comme on nous le prêche, une activité utilitaire, sans signification au-delà de l’instant présent. »
1 Etudes, témoignages et documents inédits présentés par Anne Heurgon-Desjardins, PUF 1964.
2 " Pontigny et la Nouvelle Revue Française ". Ibid, p. 160-168.